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Rencontre internationale de Lisbonne 1994

L'Assemblée internationale de Lisboa 94 s'est voulue à la fois un aboutissement et un tremplin sur l'axe retenu par Strasbourg 90 et confirmé par Nantes 92 : Justice et Partage. Cette assemblée avait été préparée et informée par un long processus de mise en commun de nos expériences en la matière. Ce dossier lourd de drames humains et grand par ses démarches courageuses et ses engagements évangéliques a été à Lisbonne sous plusieurs angles : socio-politique, biblique, théologique.

Le texte qui suit est l'expression de ce regard théologique. Il s'attache surtout à préciser trois éléments : la vie consacrée et la juste compréhension d'un institut séculier s'enracinent dans la vie trinitaire ; notre attention à la justice et au partage trouve sa justification dans un aspect du charisme du fondateur : un réel souci du bien public ; la dévotion au Cœur de Jésus et du partage dans le contexte de modernité où nous vivons

Le développement qui suit va tenter un quatrième regard sur "Justice et partage" après les deux approches économiques et socio-politiques réalisées par un homme de l'hémisphère nord et un homme de l'hémisphère sud, et après l'interprétation biblique proposée par une femme d'Amérique latine. Ce quatrième regard se déploiera surtout dans le champ de la théologie spirituelle selon trois angles d'attaque qui décideront des trois moments de cet exposé : l'angle de la théologie de la vie consacrée qui sera relativement spéculatif dans son expression, l'angle de l'histoire de la spiritualité qui fera appel à notre mémoire, et pour terminer et l'angle de la parénèse, de l'exhortation, pour nous inviter à nous projeter dans l'avenir.

 

Pourquoi et comment les Instituts séculiers devraient-ils se soucier de Justice et partage ?

 

Sous la pression de événements

Cette question nous vient presque naturellement à l'esprit, attisée qu'elle est, par les problèmes urgents et tragiques qui viennent de nous être rappelés par les voix de l'Inde, de la Croatie, de l'Amérique latine, du Liban ou de l'Afrique en général. Comment ne sentirions-nous pas monter en nous le désir d'intervenir, de proposer quelque chose, le désir que notre Institut s'engage dans une action ? Cette question vient même probablement d'être dédoublée par une sorte de sentiment de frustration spirituelle induit par la technicité, la sécularité, voire l'aridité des analyses socio-politiques et économiques que nous venons de recevoir. Comment ne pas en rester là, comment dépasser le simple constat, si élaboré soit-il?

 

Le charisme propre d'un Institut séculier

Il devient alors nécessaire de redéfinir le charisme propre d'un Institut séculier. Il me semble qu'on peut le réexprimer sous forme d'une trilogie qui ne sera pas la simple juxtaposition de trois éléments, mais dont on pourra établir qu'elle est en lien étroit avec la Trinité.

Ce charisme comporte un pôle de consécration qui s'exprime dans la profession des conseils évangéliques. Ceux-ci nous engagent dans une prise au sérieux la plus radicale possible de notre baptême. Nous sommes donc ici sur le registre de la filiation vis-à-vis d'un Dieu-Père dont nous nous sentons appelés à devenir de plus en plus et de mieux en mieux les fils.

Le deuxième pôle sera celui de la mission ; une mission dont le cadre est le "plein monde" comme nous avons coutume de dire, le siècle. Une mission séculière donc qui nous amènera sans cesse à sortir de nous-mêmes pour nous mettre au service de l'économie du salut. Or, nous savons que l'économie du salut est tout entière christique. Nous voici donc placés dans le compagnonnage du Dieu-Fils qui est précisément l'expression de la sortie de soi du Père se communiquant.

Le troisième pôle du charisme sera celui de la spiritualité, entendue comme la suite d'un maître, la mise à son école afin de progresser vers la vérité tout entière de manière structurée et cohérente. Nous reconnaissons ici la mission du paraclet, du Dieu-Esprit Saint.

 

On a toujours l'institut séculier de sa trinité

Si ce lien entre trilogie du charisme et Trinité est légitime, il va falloir accepter de confronter notre conception du charisme à la Trinité. Ceci n'est somme toute pas surprenant : la Trinité étant un lieu théologique par excellence dans le Christianisme, tout doit un jour ou l'autre être confronté à la Trinité. En d'autres termes, on a toujours l'institut séculier de sa Trinité. On a d'ailleurs de la même façon, la liturgie de sa Trinité, la morale, la théologie sacramentaire, l'ecclésiologie de sa Trinité. De même, on aura l'Institut séculier de sa Trinité. Qu'est-ce à dire ?

Supposons que dans notre Trinité, il soit surtout question du Père, au détriment pour une part du Fils et de l'Esprit, il y a fort à parier que l'on fera grand cas du pôle filiation et consécration. La tendance et le risque seront alors de mettre l'accent sur la séparation, la rupture d'avec le monde, et à l'extrême la fuite du monde (fuga mundi). Cet accent fera vivre le charisme de l'institut séculier sous un mode plus religieux que séculier. Justice et partage auront alors tendance à s'inscrire plutôt dans des organismes en face du monde que du monde ; à la limite, comme on le ferait pour un ordre religieux, on demandera à l'institut séculier d'avoir des œuvres propres.

Si dans notre Trinité, nous sommes d'abord et avant tout sensibles au Fils, c'est le pôle de la mission et du sacerdoce qui deviendra prévalent. On risquera alors de majorer l'action, les réalisations militantes, l'engagement. Consciemment ou inconsciemment, on aura tendance à attendre ou à exiger d'un institut séculier qu'il se comporte comme un mouvement d'apostolat, comme une organisation caritative ou une organisation non gouvernementale (ONG). Justice et partage devraient alors y être vécus et traités comme le font ces organismes.

Si nous sommes plutôt "charismatiques", valorisant avant tout le Saint Esprit, on sera tenté d'hypertrophier le pôle de la spiritualité. On attendra alors d'un institut séculier qu'il soit un lieu de soutien spirituel, de ressourcement, de prière, d'expérience de l'Esprit. Il est probable que dans ce contexte, justice et partage seront ressentis comme difficilement intégrables à ce que l'on cherche. La morale sociale et la réflexion politique nous paraîtront étrangères à notre quête de spiritualité. Vous avez encore en mémoire le témoignage de John Essef : "… même dans l'institut aux USA où je vois davantage une recherche spirituelle de prières et de sainteté séparée du souci des pauvres".

 

Justice et partage selon le charisme d'un institut séculier

Chacun l'aura compris, pour échapper aux dérives évoquées ci-dessus, une bonne théologie trinitaire est nécessaire. Elle sera d'une grande aide pour bien articuler les trois pôles du charisme et éviter de faire d'un institut séculier un lieu de vie religieuse au sens canonique du terme, une ONG, un mouvement d'action catholique ou un groupe de prière. Risquons-nous donc dans une réexpression trinitaire de ce charisme et de sa manière propre de vivre la justice et le partage.

De même que le Père est, dans la Trinité, le Principe sans principe, sans antécédent, qu'Il est de l'ordre de la source de laquelle tout découle et à laquelle tout revient, qu'Il est Celui qui rêve de se communiquer, de même aussi notre consécration n'est pas un but en elle-même ; elle n'est pas fermée sur elle-même. S'il en était ainsi elle risquerait fort de n'être que la consécration de notre "petite" personne, une consécration narcissique, idéalisante, mystificatrice. Elle doit être prophétique, c'est-à-dire être comme un point de l'humanité sur lequel va "mordre", "embrayer" le travail de sanctification du monde qu'opère l'Esprit Saint. Ma consécration est au service de la consécration du monde. En cela, ma consécration n'est pas d'ordre des fins dernières, mais seulement des fins avant-dernières. Cette consécration est comme un lieu spirituel où un homme, un cœur d'homme s'ajuste et se laisse ajuster à la justice de Dieu dans la plus grande justesse possible. C'est pourquoi il est permis de penser qu'il n'y aura pas de justice dans le monde s'il n'y a pas d'abord de cœur juste. Ma consécration au Père est source de mission parce qu'elle me met au service de la justice de Dieu et lui offre, parmi d'autres, l'humble chemin de ma vie et de ma personne pour irriguer le monde. En cela elle est encore prophétique car elle annonce dès aujourd'hui les intentions de Dieu en matière de justice et de partage, intentions qui ne seront pleinement révélées et réalisées qu'à la fin et qui constituent, à la suite des deux livres dont parlait Teresa C., le troisième livre : La Révélation eschatologique.

De même que le Fils réalise la sortie de soi et la communication du père et qu'étant l'Engendré, le Fils parfait, Il permet au Père d'être Père, de même aussi la mission accomplit la consécration, la filiation vécue radicalement. Ma mission donne visage historique et concret à ma consécration. De même qu'en son incarnation, le Fils prend visage selon les structures du monde, et cette mission prendra corps selon les structures du monde et par les moyens du monde. Ceci fonde le choix des instituts séculiers de ne pas avoir d'œuvres propres et de ne pas préconiser ou privilégier l'une ou l'autre forme de pastorale. La mission en institut séculier n'est pas celle d'une instance d'Église avec ses stratégies et ses spécialités ; elle est celle de personnes consacrées qui sont renvoyées à leur vie ordinaire pour agir comme un ferment, pour y diffuser et y partager cette justice de Dieu qui amène à tout partager.

De même que c'est dans l'Esprit que le Père engendre le Fils et que le Fils permet au Père d'être Père, dans l'Esprit à la fois comme opération ou dynamisme et comme sein, de même aussi c'est dans la spiritualité d'un institut que vont s'opérer et se soutenir aussi bien ma consécration que ma mission. C'est la spiritualité qui m'aidera à dynamiser ma consécration dans des formes toujours nouvelles et audacieuses de justice et de partage et qui sera comme le sein où le ferment va reprendre force et consécration. En ce sens, comme participation à l'Esprit du Père, la spiritualité va être source et ressource de ma consécration et de ma mission. Comme participation à l'Esprit du Fils, elle ne sera pas une spiritualité "en chambre" mais une animation par l'Esprit qui donne "sur le terrain" souffle, durée, discernement, clefs de lecture et de relecture, ressourcement et persévérance dans une ligne grâce à une pédagogie. Cette spiritualité est de l'ordre des "armes" dont parle Saint Paul et de l'ordre de "l'avocat" dont parle Saint Jean pour qu'elle joue ce rôle de continuité, de structuration, de sein, il importe que cette spiritualité soit un ensemble organique cohérent, privilégié parmi d'autres sans exclusive mais dans un choix clair. Pour nous, il s'agit de la spiritualité de Pierre de Clorivière.

 

Justice et partage selon les Groupes Évangile et Mission

Nous sommes ici sur le terrain de l'histoire de la spiritualité, et plus particulièrement de notre propre patrimoine spirituel. Des choses ont déjà été dites sur ce sujet. Je rappelle pour mémoire l'article d'Étienne Mayence "En scrutant notre patrimoine" et le mien "À six mois de Lisbonne". Au-delà de ce qui a déjà été dit et en reprenant quelques majeurs de l'Institut. essayons de cerner comment il formule des impulsions en faveur de la justice et du partage.

 

Ignace

Pour nous en tenir aux seuls Exercices, remarquons tout d'abord que sa problématique globale est une problématique de libération, ce qui est déjà intéressant du point de vue de la justice et du partage; il s'agit bien de libérer l'homme, de le remettre debout, de le délier de tout attachement désordonné afin de lui permettre d'atteindre la fin pour laquelle il a été crée. Nous retrouvons ici le thème du consentement et de l'ajustement à la justice de Dieu déjà évoqué.

Ce processus de libération va passer par le choix de la pauvreté. L'exercitant va être invité en deuxième semaine à ces méditations des deux étendards , des trois types différents d'hommes et des trois modes d'humilité . Le but en est toujours le même : être avec le Christ pauvre, méprisé et moqué, l'indigence, le mépris et la réputation d'insanité…". Jusqu'ici, le point de vue est essentiellement individuel, mais pas seulement.

Avec les deux médiations du Règne et des deux étendards, le point de vue se fait explicitement collectif et polémique : il s'agit d'entrer dans le combat du Christ, de livrer bataille pour la cause du Christ, afin d'établir son domaine, son Règne de justice et de partage.

Signalons enfin la perspective de discernement des esprits chère à Ignace: il s'agit d'une école d'analyse personnelle mais aussi collective des situations et des dynamiques qui les habitent afin de démasquer d'éventuelles structures de péché et de remonter aux causes d'injustice. On pourrait souligner la même chose de cette forme personnelle de discernement des esprits qu'est l'examen particulier.

Par leur racine ignatienne, les GEM sont donc fondamentalement engagés dans une lutte contre toute forme d'injustice et de non-partage qui empêcherait l'être humain d'advenir à son véritable statut de justice et de sainteté.

 

Clorivière

Je voudrais ici signaler trois traits caractéristiques de sa spiritualité et de ses intuitions, qui montrent combien la perspective de la justice et du partage est bien présente chez lui.

Le premier concerne la conception même de ses deux sociétés. Ce sont des sociétés pour temps de crise. Né en pleine Terreur, l'Institut du Cœur de Jésus a été pensé comme une forme de vie évangélique particulièrement adaptée aux temps difficiles, marqués par le tragique, la violence, la précarité, le danger de la lutte pour la justice et le partage, la persécution. Ceci n'est pas seulement vrai du 18 ème siècle français ; les témoignages que nous avons entendus ces jours derniers tendent à illustrer pour aujourd'hui, dans des contextes différents mais tout aussi durs, combien les GEM continuent d'être un lieu évangélique pour temps de crise. Remarquons que ne relève pas du hasard le fait qu'aujourd'hui les GEM représentent une chance et sont vécus comme tel dans les pays secoués par la violence et la pauvreté, tels que l'Algérie, la Croatie, le Vietnam, le Mexique, l'Afrique, alors qu'ils ont tendance à stagner et à s'endormir dans nos vieux pays d'Europe embourgeoisés. Ces mêmes pays connaissent pourtant eux aussi une crise réelle, bien qu'exprimée autrement : vide spirituel, sécularisme, désenchantement, nihilisme… N'aurions-nous pas su présenter le charisme de l'Institut comme capable de relever ces défis post-modernes ?

Nous nous rappelons en second lieu que l'entrée de Clorivière dans la Compagnie de Jésus se fait dans un climat de persécution et de suppression imminente de celle-ci. La réaction de Clorivière en février 1764 est de répandre avec l'aide de quelques compagnons de scolasticat un "complot de cette espèce de vengeance évangélique" : "ils s'engagent à une grande affection pour la gloire de Dieu, au salut du prochain… Avec un souvenir quotidien des ennemis au mémento de la messe , "quelqu'un se trouvera peut-être si âpre à la vengeance, qu'il offre tout pour ses ennemis, sans rien se réserver pour lui-même". Du point de vue de la justice et du partage, cette réaction de Clorivière souligne deux choses : une haute sensibilité à l'injustice de laquelle il refuse de prendre son parti et une volonté de lutter contre elle avec des armes évangéliques.

Enfin troisième illustration de notre propos : Clorivière est habité dans ses intuitions de fondation par une perspective et même un souci de bien public. À propos de la composition de la société du cœur de Marie (mais il me semble que c'est tout aussi vrai de la société du Cœur de Jésus), Clorivière précise : "Il sera même bon qu'il y ait dans la société des personnes d'un grand nombre d'états différents : il en peut résulter de grands biens et ce sera un moyen de faire refleurir la perfection des premiers siècles dans toutes les classes de la vie civile". Dans la même ligne, lorsqu'en 1808 Clorivière sera en quête d'une reconnaissance de ses sociétés par le gouvernement napoléonien alors soupçonneux à l'encontre des volontés de renaissance des ordres religieux, il insistera sur l'utilité publique de celui-ci : "Que peut désirer de plus le gouvernement, sinon que nous fassions servir à l'utilité publique, tout ce que nous avons de forces et de talents ? Tel est le but de notre profession, et les saints engagements que nous y prenons, en détruisant en nous toute vue de propre intérêt, qui est l'ennemi capital du bien public, ou du moins en nous obligeant à en détourner nos regards, les fixent uniquement sur l'utilité générale. C'est à elle que nous consacrons nos soins, nos travaux, nos veilles, nos facultés d'esprit et de corps, notre santé, nos vies". On ne peut être plus clair et, après ce que nous avons entendu de nos frères africains sur la corruption et le népotisme, la pertinence du charisme des Groupes Évangile et Mission en matière de justice et de partage n'échappera plus à personne.

 

La Règle de vie.
Les Orientations des Assemblées générales

Les textes mériteraient pour eux-mêmes une étude montrant toutes les invitations à la justice et au partage qu'ils recèlent explicitement ou auxquelles ils se contentent d'une simple allusion. Je ne peux vous la proposer dans les limites de cet exposé. J'évoquerai simplement deux éléments de ces textes : les développements sur le Cœur de Jésus et les engagements.

À propos du Cœur de Jésus, nos textes soulignent entre autres mais surtout la conformité de sentiments avec le Cœur du Christ et le cœur du bon berger. Avec le premier trait, nous sommes renvoyés à l'hymne de l'épître aux Philippiens et au fait que le Christ vient partager notre condition de pauvreté pour nous sauver de notre injustice. Quant au cœur du bon berger, le chapitre 34 du livre d'Ézéchiel s'attarde suffisamment sur l'iniquité des mauvais pasteurs pour que nous comprenions combien ce cœur du vrai pasteur d'Israël est le lieu par excellence de la justice et du partage. Adhérer au Cœur de Jésus et donc au charisme de l'Institut, vivre cette "adhérence" comme disait le Cardinal de Bérulle, reviendra donc à faire ce choix du Christ pauvre qui vient partager la condition des humbles et des blessés de la vie, ce choix du pasteur qui lutte pour arracher son troupeau aux loups voraces et iniques.

Les engagements tels qu'ils sont formulés dans nos textes renvoient tous également à la justice et au partage. Le vœu de pauvreté est exprimé en termes d'option préférentielle pour les pauvres, d'intérêt et de respect pour les autres cultures, particulièrement celles qui risquent d'être malmenées ou détruites, de compromission au côté des pauvres et des bafoués. L'engagement à la prière souligne combien celle-ci peut être source de recul pour ne pas céder aux idéologies simplistes, ou encore source d'une meilleure qualité d'écoute, de liberté intérieure et de courage. L'obéissance y est définie comme disponibilité au réel des pauvres, comme une solidarité avec les isolés, les mal-aimés, comme une compassion pour les faiblesses des autres, comme une résistance à la tentation de possessivité et d'exploitation qui défigure l'autre.

À bien y réfléchir, une relecture de tous ces textes fait apparaître trois insistances dans la manière de parler de la justice et du partage :

  • c) il s'agira d'abord et avant tout de tendre à une conformité au Christ pauvre : "être comme" et "être avec" le Christ pauvre ce qui donne à penser que tout combat pour la justice et le partage s'enracine d'abord dans une attitude christique;
  • d) cette dernière s'explicitera dans des compromissions et des prises de risques avec et en faveur des personnes en quête de justice et de partage, ou contre les agissements qui tendent à les nier; nous retrouvons ici l'aspect audacieux qui caractérise toute attitude prophétique;
  • e) enfin nos textes comportent une sorte de plaidoyer pour l'intelligence : faire effort, se donner la peine d'analyser, de discerner, de comprendre en profondeur ce qui est en jeu, ce qui se passe réellement. Le prix de ceci est un certain travail intellectuel constitutif de l'attitude critique.

    Christique, prophétique et critique: telles me semblent être les couleurs et les impulsions que nos textes formulent en faveur de la justice et du partage.

 

Justice et partage,
des appels pour aujourd'hui et pour demain

J'en formulerai quatre qui me paraissent se recommander plus particulièrement à la suite de tout ce que nous avons partagé et reçu ces jours derniers et à la lumière de ce qui précède.

 

L'effort de formation

Si je l'évoque en premier lieu, c'est à la fois pour signifier qu'il est déterminant mais je ne vais pas m'y attarder pour la bonne et simple raison qu'il va être repris et traité pour lui-même par les responsables de la formation ici présents. Ma contribution va se limiter à trois remarques pour stimuler notre réflexion.

Justice et partage soulèvent des questions complexes que nous avons du mal à maîtriser et sur lesquelles il est par conséquent difficile d'exercer un discernement évangélique : corruption, délocalisations, rôle du FMI et de la Banque mondiale, stratégies de développement… Je suggère que, pour progresser dans cette direction, en plus de l'information quotidienne, nous regardions vers l'enseignement social de l'Église. Il met à notre disposition des critères de discernement (solidarité et subsidiarité, dignité et liberté de la personne, bien commun et défense de la personne dans sa propriété privée) et encycliques - qu'il faudrait d'ailleurs nous aider les uns les autres à lire – citons pour mémoire les documents de la commission pontificale "Justitia et Pax" : Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l'endettement international (1986), Qu'as-tu fait de ton frère sans abri ? L'Église et le problème de l'habitat (1987), l'Église face au racisme. Pour une société plus fraternelle (1988), et tout récemment : Le commerce international des armes. Une réflexion éthique (1994).

Une seconde direction de formation serait bien sûr d'approfondir notre patrimoine, c'est-à-dire nous aider à lire en profondeur et en détail nos textes et notre histoire, réfléchir théologiquement sur les œuvres et les intuitions de Clorivière.

Effort de formation encore, concernant la sécularité internationale. La sécularité n'est jamais un acquis. Contrairement peut-être à certains a priori, je pense que nul état de vie ne garantit automatiquement une présence de qualité à notre siècle. À tel point qu'on peut vivre au fond d'un cloître et avoir une perception aiguë de notre monde, et qu'inversement, on peut vivre en plein centre d'une grande ville dans sa tour d'ivoire, entre les matches de foot à la télé et la culture des rosiers. La sécularité n'est jamais un acquis ; encore moins la conscience internationale. De ce point de vue, nos journées ensemble sont une expérience privilégiée. Mais chacun peut se rendre compte qu'une conscience vraiment internationale est une chose difficile à acquérir, qui nécessite un réel travail.

 

Le lien entre nos engagements et justice et partage

Je ne reviens pas sur l'engagement à la pauvreté ; chacun a perçu au cours de ces journées combien il est d'actualité. Le lien est peut-être moins clair avec la chasteté et l'obéissance.

À la réflexion, dans les questions de justice et de partage, la chasteté apparaît au moins aussi centrale que la pauvreté. Il n'est ni fortuit ni insignifiant à cet égard que nos sociétés soient bien souvent en même temps exploiteuses, dominatrices, gaspilleuses, polluantes, prostitutionnelles et hyper marchandes. En fait toutes ces attitudes font système entre elles et se renforcent l'une l'autre. Elles s'articulent toutes d'assez près avec un manque profond de chasteté, de respect, de distance, un manque de résistance à la pulsion d'appropriation ou de manipulation.

Quant à reconstruire des sociétés à partir des visages humiliés qui seraient enfin reconnus, ceci ne peut se faire que si le visage de l'autre, quel qu'il soit, redevient pour moi une injection, une exigence, une sommation à laquelle je vais obéir, sans me dérober, sans détourner les yeux. On tue plus facilement un visage que l'on a pris soin de ne pas regarder. Il faudrait ici s'inspirer plus profondément de la philosophie d'un Emmanuel Lévinas. Voilà bien une forme de notre obéissance dont les photographes spirituels portent des fruits politiques.

 

L'engagement institutionnel et politique

J'ai mentionné tout à l'heure la volonté de Clorivière d'être utile à la société civile et au bien public. Il importe que nous prolongions ce constat et que nous en tirions des conséquences pour nous-mêmes et pour la vie de l'Institut. Les mentions répétées de la corruption, du népotisme, de la désorganisation, du pillage délibéré, des comptes bancaires en Suisse et de la vie somptuaire nous y pressent. Plusieurs possibilités s'offrent à nous :

  • f) proposer le charisme de l'Institut à des hommes politiques. Y avons-nous seulement déjà pensé?
  • g) se demander si pour "changer la face du monde" – ce sont les mots même de Clorivière – nous ne devons pas aller jusqu'à accepter un engagement politique, un mandat électif.
  • h) valoriser nos relations, nos engagements associatifs, culturels, dans les ONG, pour permettre de nouvelles réponses aux sollicitations issues des problèmes de justice et de partage.
  • i) Entendons-nous bien. Je ne suis pas en train de vous inciter au noyautage ou au lobbying ou de vous proposer de transformer les GEM en groupes de pression ou en phalanges. Il ne s'agit en rien d'une conquête occulte du pouvoir, mais de pénétrer d'esprit évangélique les instances de l'économique et du politique afin que le monde croisse en direction d'un meilleur service des pauvres et de Dieu.

 

Le Cœur de Jésus

Vous l'avez sans doute remarqué, à plusieurs reprises dans nos débats et échanges, sont venues des remarques, des questions, des demandes de précisions sur le Cœur de Jésus. J'en suis personnellement heureux car j'y vois l'émergence d'une intuition : cette spiritualité a quelque chose à voir avec la justice et le partage. Je crois en effet que le Cœur de Jésus est central dans les défis qui nous occupent. À ce propos le Cardinal DECOURTRAY ne disait-il pas de cette spiritualité "qu'elle est la spiritualité par excellence de la modernité" ? Essayons donc d'ouvrir quelques portes.

Nous vivons dans un monde sans cœur géographique, conscients que nous sommes d'être perdus au milieu de milliers de galaxies ; nos villes nouvelles et nos banlieues qui n'en finissent plus se cherchent un centre-ville. Une spiritualité du Cœur de Jésus n'a-t-elle pas à susciter en nos contemporains une nouvelle géographie qui les guérisse de leur errance et de leur solitude ?

Le discours anthropologique développé de nos jours valorise essentiellement deux pôles de la personnalité humaine : le cerveau, car il s'agit bien sûr d'être intelligent, performant, et pourquoi pas… génial ; et le sexe : les pulsions se font en effet difficilement oublier. Entre le cerveau et le sexe ? Rien. Ce discours débouche sur une anthropologie schizophrène, totalement destructrice de l'identité de la personne humaine. N'est-ce pas un service de la spiritualité du Cœur de Jésus que d'aider à réinscrire le cœur dans la philosophie et dans le discours sur l'homme ?

Dans un monde souvent dur et pressé dans ses rythmes, précaire dans ses alliances, beaucoup font l'expérience de profondes blessures de cœur et d'amères frustrations. N'y a-t-il pas là un espace ouvert aux trésors de consolation et de compassion qu'est capable de mettre en œuvre une spiritualité du Cœur de Jésus ?

Enfin, les cœurs humains sont souvent aujourd'hui ballottés entre ce qu'on pourrait appeler l'étouffement par excès de rationalité et le retour de l'irrationnel. Ce dernier fait les beaux jours des sectes qui, ne l'oublions pas, sont de redoutables machines à exploiter les pauvres. Or, et nous ne l'avons probablement pas assez souligné dans nos analyses, l'Europe, l'Afrique et l'Amérique latine sont des continents aujourd'hui balayés, travaillés par des centaines de sectes. Entre le rationnel pur et desséchant et l'irrationnel échevelé et délirant, une spiritualité du cœur n'est-elle pas capable de rééquilibrer l'être humain dans le raisonnable et le cordial ?

Ce ne sont là que quelques pistes. Il en existe d'autres. Celles-ci suffisent pour nous laisser à penser que si l'homme retrouve le cœur que Dieu lui a donné, la justice et le partage y gagneront à maints égards.

Ces quelques considérations ne viennent pas clore le débat de notre assemblée, mais au contraire ouvrir des chantiers qu'il appartiendra à tous les membres de l'Institut d'inventorier et de rendre effectifs. Elles ne viennent pas non plus apporter une touche de spiritualité à une démarche qui n'aurait commencé que dans l'aridité des sciences humaines. Toute notre démarche est spirituelle et c'était déjà une contemplation que de consentir à regarder les réalités économiques et les relations internationales. N'oublions jamais, comme disait Charles Péguy, que "le spirituel couche dans le lit du temporel". Ces considérations ne viennent ici que pour nous aider:

  • à rendre compte dans l'épaisseur du monde des relations merveilleuses de justice et de partage auxquelles l'humanité est promise : celles mêmes de la Trinité;
  • à mieux évaluer combien le charisme qui nous a été légué est un chemin plein de fécondité;
  • à répartir plus audacieusement et plus créativement vers les horizons où le monde nouveau est en train d'enfanter.

 

Lisbonne 1994

 

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